A une amie
Marie-Emmanuelle Brodeau | Publié le |

Il y a des impensés dans la vie, des impensés qui sont des impensables. Ton départ appartient à cette catégorie d’idées que mon cerveau ne parvient pas encore à concevoir sans vaciller. Pour moi, tu étais invincible, voguant de succès en succès, traversant la vie avec une énergie et une détermination qui me fascinaient.
Ton enthousiasme nous portait et rien ne semblait pouvoir t’arrêter. Tu étais brillante, et tu illuminais de ce sourire immense et habité qui ne te quittait jamais.
Même si les années et nos vies respectives nous avaient éloignées physiquement, géographiquement, le silence n’est pas l’absence. Tu restais présente dans un coin de ma mémoire, dans un coin d’enfance où nous avons partagé les mêmes jeux, les mêmes goûters, les mêmes amitiés. Ce coin d’enfance où nous nous retrouvions dans la maison de tes parents, dans la grande salle à manger transformée en salle de banquet, où ta mère avait tout préparé, où ton père glissait un œil rieur et complice par l’embrasure de la porte de la cuisine. Nous avions 6 ans. Nous avions 10 ans. Nous avions 15 ans. La vie nous tendait les bras et tu étais toujours aux avant-postes pour proposer, organiser, inventer, imaginer, et nous te suivions, et je te suivais. Ton enthousiasme nous portait et rien ne semblait pouvoir t’arrêter. Tu étais brillante, et tu illuminais de ce sourire immense et habité qui ne te quittait jamais.
Nul ne guérit de son enfance chantait Jean Ferrat. La sienne fut tragique ; la nôtre, tendre et heureuse, à l’image de l’amitié qui nous liait. Une amitié que seuls les enfants savent construire, plus solide que l’acier, car l’enfance ne sait ni mentir ni tricher. C’est là, dans ce creuset que poussent toutes les racines qui nous font, et auxquelles s’accrochent nos fondations. C’est dans ce socle que naissent tous les élans qui suivront. Tu étais de ces racines.
Je t’écris aujourd’hui depuis cette enfance un peu plus orpheline désormais. De cette île fragile et solide à la fois où le temps s’est mis à boiter tout à coup, parce que tu es partie habiter un autre paradis.
L’enfance grave en nous une grammaire intime, une langue qui nous dira comment aimer, comment cheminer et tenir debout, comment se dépasser et s’élever. Tout est là, dans cet âge magique. Nous avançons ensuite. Nous croyons choisir, mais nous ne faisons souvent que reconnaître. Un son, une image, un paysage, une façon d’être au monde, et c’est toute notre enfance qui se réveille. Car elle est là, à la lisière. On la croit enfouie, mais elle veille, présence persistante, et elle éclaire nos pas d’adulte. Ainsi perdure l’amitié que notre enfance a tissée, non comme un souvenir figé, mais comme une présence souterraine qui continue de nous guider, même lorsque les chemins se séparent.
Je t’écris aujourd’hui depuis cette enfance un peu plus orpheline désormais. De cette île fragile et solide à la fois où le temps s’est mis à boiter tout à coup, parce que tu es partie habiter un autre paradis. Rien ne sera plus jamais tout à fait comme avant. Même le vent chuchote déjà autrement. La lumière est plus pâle et l’air ondule d’une autre vibration. Mais ta présence flottera à jamais, comme le ballet silencieux des étoiles au-dessus de nos têtes. C’est là, au milieu de cette voûte céleste, que je te chercherai désormais, étoile parmi les étoiles.
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