La Villa Marguerite

Imaginez un atelier d’écriture et cette commande : écrire un conte contenant les mots bravoure, robot et peinture. Ainsi est née « La Villa Marguerite ».


Les yeux encore embrumés de sommeil et la tête enfoncée dans les coussins, c’est d’abord l’odeur du pain grillé qui réveilla ses neurones. Il ouvrit un œil. Le gauche. Il le referma. Il tourna la tête vers la porte entrouverte et alors ses paupières se levèrent dans un mouvement de simultanéité parfaite.

Le jour était déjà brillant des jaunes vifs de ce mois de juillet qui prenait ses quartiers d’été à la Villa Marguerite comme chaque année depuis cinq décennies. Dans la grande cuisine ouverte sur le jardin en fleurs, Mina s’activait déjà devant le piano de cuisson. Le lait frissonnait dans une grosse casserole en cuivre tandis que le beurre prenait des couleurs d’or au fond d’une poêle qui n’allait pas tarder à accueillir une pâte à crêpes aux parfums mélangés de cannelle et de fleur d’oranger.

– Roméo, mon fauteuil s’il te plaît, réclama Jonas qui était maintenant assis sur le bord du lit.

Immédiatement Roméo s’anima, attrapa le fauteuil roulant et l’approcha de Jonas qui s’y glissa facilement avec l’aide de son assistant préféré.

Roméo était un prototype de robot tout à fait innovant mis au point par une jeune entreprise nantaise dirigée par le père de Jonas. Depuis que ce drôle d’aide-malade de carbone et d’acier, de circuits électroniques et d’intelligence artificielle était entré dans la vie de Jonas, tout avait changé. L’adolescent de quatorze ans, devenu paraplégique à la suite d’un accident de voiture survenu quatre ans plus tôt, avait retrouvé en même temps qu’une certaine autonomie, sa joie de vivre. Roméo était devenu aussi indispensable que l’oxygène dans ses poumons ou le sang dans ses veines. Jonas pouvait se lever seul, se laver, s’habiller. Roméo l’accompagnait désormais dans tous ses gestes du quotidien. Il était plus qu’un assistant. Il était un compagnon dévoué et sûr.

– Alors mon grand, tu as bien dormi ? Demanda Mina à Jonas qui venait de faire son entrée dans la cuisine, suivi de près par Roméo.

– Oh ! Mina, oui ! Je suis tellement heureux d’être ici !

– Que veux-tu pour ton petit-déjeuner ? Pain grillé ? Chocolat chaud ? Tartines à la confiture de fraises ? Crêpes ? Je peux aussi te faire du pain perdu si tu veux.

Mina vivait et travaillait à la Villa Marguerite depuis près de trente ans. Elle avait connu le père de Jonas en culottes courtes. Elle était bien plus qu’une gouvernante. Elle était un repère, une mémoire, une confidente. Elle pansait les plaies et les peines comme personne, et c’était la meilleure cuisinière du département !

– Mais c’est un festin ! S’exclama Jonas. Je vais prendre du chocolat chaud et des crêpes, merci. Papa et maman sont déjà partis ?

– Oui. Ton père avait encore quelques affaires à régler à Nantes. Il sera de retour ce soir. Ta mère l’a accompagné. J’ai cru comprendre qu’elle aussi avait quelques obligations de dernière minute avant de profiter pleinement des vacances.

Une fois le petit-déjeuner englouti avec gourmandise Jonas alla se laver avec l’aide de Roméo. Quand on a deux jambes en parfait état de fonctionnement chaque pas est naturel. Aller d’une pièce à l’autre, se tenir debout devant un lavabo pour se brosser les dents ; les gestes sont instinctifs, automatiques. On n’y pense même pas. Mais quand on a deux jambes qui ne répondent plus, qui ne vous soutiennent plus, tout change. Paradoxalement, c’est Roméo le robot qui ramenait du naturel là où le petit homme était limité par un corps de chair abîmé.

L’accident de voiture et l’annonce de l’irréversibilité du handicap de Jonas avaient plongé ses parents dans la douleur la plus indicible. Comment une telle injustice pouvait-elle s’abattre sur un enfant de dix ans ? Pourquoi lui ? Évidemment ces questions n’avaient pas de réponse. À cette époque, le père de Jonas travaillait déjà sur le projet « Roméo ». Très rapidement, il trouva là une raison d’espérer et c’est toute la petite entreprise qui mit les bouchées doubles pour faire aboutir les recherches en cours. Au bout d’un an de travail acharné, le projet « Roméo » sortait de la confidentialité et faisait la une de la presse nationale et même internationale.

La Villa Marguerite était un lieu chargé de rituels. Jonas y passait les deux mois d’été tous les ans depuis sa naissance. Quand il marchait encore, il aimait jouer au foot ou faire quelques paniers avec Ludovic, le petit-fils de Mina. Ensemble ils passaient également de longues heures dans le bois qui bordait la maison. Ils s’y cachaient pour observer les oiseaux et les écureuils, construisaient des cabanes qui leur tenaient lieu de châteaux forts, organisaient des combats pleins de bravoure tels des chevaliers du Moyen Âge avec pour toute arme des branches épaisses dépouillées de leurs feuilles. Quand 4 heures sonnaient, ils accouraient, essoufflés, le front et les joues écarlates, pour déguster les pâtisseries que Mina avait pris soin de leur préparer : clafoutis, meringues, tarte aux prunes ou aux abricots, fondant au chocolat, madeleines ou financiers. 4 heures c’était l’heure douce et sucrée par excellence ; le tout arrosé d’un jus de pomme fermier en provenance directe de l’exploitation du père de Ludovic qui cultivait un verger à deux kilomètres de la Villa Marguerite.

Depuis que Jonas était en fauteuil, les rituels avaient un peu évolué. Ludovic passait toujours, et les goûters avaient gardé leur saveur. Mais c’en était fini des châteaux forts et des épées de bois. C’étaient les jeux de société ou de dés qui avaient désormais leur faveur. Ils s’adonnaient à des parties de yams endiablées. Ils jouaient aux échecs aussi. C’est Mina qui les avait initiés. Mais surtout, Jonas s’était découvert une nouvelle passion : la peinture. Il pouvait rester des heures à l’ombre du grand figuier à peindre la vallée qu’il surplombait depuis la Villa Marguerite. Son père lui avait offert la panoplie complète du parfait petit Van Gogh : le chevalet, les toiles, la palette, les couleurs, les pinceaux, les couteaux. Après une année de cours particuliers avec un jeune artiste peintre qui exposait dans plusieurs galeries de la région, Jonas avait montré des dons évidents pour la peinture. Il avait commencé par les choses les plus simples : une pomme, un dé de jeu, un verre à demi plein abandonné sur la table du jardin, les meringues de Mina, le ballon de foot dans lequel il ne tapait plus. Puis il s’était essayé à des exercices plus ardus : la rangée de cyprès qui longeaient la Villa Marguerite, son chemin de pierres et ses grands massifs de fleurs, le chat endormi dans la banquette en rotin sous la tonnelle.

Cet après-midi-là, Jonas s’attela à son ouvrage, et c’est la vallée tout entière qu’il dessina, au fusain d’abord, avec ses arbres hauts, ses haies touffues envahies par les oiseaux, ses prairies avec leurs dégradés de verts et de jaunes, et le lit de la rivière qui serpente, calme et claire, à travers ce décor de cinéma. Pendant des heures, pinceaux et couteaux se pressèrent sur la toile avec pour seul objectif de restituer la lumière dans tous ses reflets, toutes ses nuances, toutes ses couleurs. Longtemps il resta, les yeux rapides comme des boules de billard roulant d’un coin du tableau à l’autre, scrutant l’horizon, revenant sur la toile, cherchant sur la palette le dégradé parfait pour ce ciel bleu parsemé de nuages légers. L’heure avançait, mais Jonas n’en voyait rien. Pourtant, après des heures de ce travail de précision, il posa la palette et ferma les yeux un instant.

Le soleil était rouge au-dessus des pruniers. Jonas s’était endormi, un pinceau dans la main. Roméo s’approcha, prit délicatement le pinceau entre ses doigts d’acier et le reposa sur le chevalet. Ses petits yeux ronds semblèrent s’arrêter sur le visage de Jonas puis il pivota en direction du soleil qui dessinait entre les branches des vagues vermillon.

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