Soupirs et virgules
Marie-Emmanuelle Brodeau | Publié le |

Il est un sujet qui pourrait paraître futile ou du moins secondaire lorsque l’on compose un texte, et qui ne l’est aucunement en vérité. J’emploie le verbe « composer » à dessein. Joseph Joubert (1) écrivait : « La musique a sept lettres, l’écriture a vingt-cinq notes ».
Chaque mot a sa propre musique, chaque phrase, son propre rythme et c’est le mariage de l’ensemble qui crée la mélodie du texte. Mozart a composé des chefs-d’œuvre avec sept notes, sept petites notes. Hugo a fait de même avec vingt-cinq lettres. Dit ainsi, on mesure à la fois l’ampleur du génie, et surtout du travail de ces artistes, et la part mystérieuse de cet assemblage qui donne naissance au beau. Mais pour exister pleinement, il faut à cet assemblage un élément supplémentaire et indispensable.
Comme la musique a ses soupirs et ses pauses, ses silences, ses dièses, ses bémols, ses points d’orgue ; l’écriture a ses virgules, ses points d’interrogation ou d’exclamation, ses points-virgules, ses guillemets, ses parenthèses, ses tirets, ses points de suspension. Ces signes minuscules, presque insignifiants – qui appartiennent à cette discipline qu’est la typographie, qu’on qualifiait avant-hier encore d’art et qui se trouve aujourd’hui un peu trop oubliée – constituent l’alliage d’un écrit abouti. Sans ponctuation, point de texte intelligible et point de mélodie. La phrase chante par le choix précis des mots et des sonorités, mais également par l’utilisation tout aussi précise de la ponctuation.
Pour certains auteurs, cette ponctuation devient même un objet à part entière, la marque d’un style unique. Emily Dickinson (2), la grande poétesse américaine, utilisait les tirets d’une manière qui rend le travail des traducteurs peu aisé. La typographie est intimement liée à l’idiome, et comme chacun sait, Emily écrivait dans la langue de Shakespeare. Qu’il s’agisse d’imposer un rythme, d’exprimer une rupture, de suspendre le temps, les tirets d’Emily Dickinson sont des signes indissociables des mots qu’ils habillent. Leur présence, comme leur emplacement ont un sens ; un sens discuté par les spécialistes certes, mais un sens avéré.
Alors bien entendu n’est pas Emily Dickinson qui veut. Mais nul besoin d’être poète pour faire un usage soigné de la ponctuation et ainsi faire battre le pouls de ses écrits.
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(1) Joseph Joubert (1754-1824) est un auteur français. Ami de Châteaubriant qui publia ses écrits après sa mort, il fréquenta les philosophes des Lumières et travailla avec Diderot. Joseph Joubert est surtout l’auteur de notes, de pensées ou d’aphorismes aux accents poétiques.
(2) Emily Dickinson (1830-1886) vécut toute sa vie dans sa maison familiale d’Amherst dans le Massachusetts où elle vit le jour le 10 décembre 1830. Elle composa 1789 poèmes en trente années d’écriture, dont seulement une dizaine fut publiée de son vivant. Pourtant, elle est aujourd’hui considérée comme l’un des plus grands poètes américains.
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