Imparfait du subjonctif, mon amour
Marie-Emmanuelle Brodeau | Publié le |

Plutôt que de longs discours sur ce temps quasiment plus du tout employé à l’oral et presque oublié à l’écrit, j’ai pris le parti de vous rédiger ce qui pourrait être le début d’une nouvelle, en utilisant l’imparfait et son complice l’imparfait du subjonctif.
Elle préparait toujours ses messages très tôt. Elle faisait chauffer l’eau dans une vieille bouilloire en cuivre. Elle sortait du meuble bas une tasse en terre cuite, toujours la même. Elle déposait un peu de thé noir de Ceylan au fond d’une boule à thé. En attendant que l’eau frémît, elle installait un vinyle des standards de Sidney Bechet sur le tourne-disque. Elle se mettait alors à son bureau, posait ses doigts sur le clavier, laissait son esprit s’évader quelques minutes pour mieux revenir sur l’écran, et puis elle commençait à lui écrire. Elle avait toujours le temps de dactylographier plusieurs lignes avant que l’eau ne fût tout à fait chaude. Quand elle entendait enfin le grondement du liquide contre les parois brûlantes de la bouilloire, elle laissait là son ouvrage et s’en allait confectionner son habituel breuvage. Elle regardait le contenu de sa tasse prendre des couleurs rousses à mesure que le thé infusait. Quand le roux lui semblait suffisamment intense, elle ajoutait une pointe de miel de printemps, ce miel blanc et crémeux au parfum délicat. Elle reprenait alors sa tâche tandis que les volutes de vapeur odorantes dansaient juste sous son nez.
Elle avait généralement lu ses mots dès l’aube, et après sa première gorgée de thé. Il y avait dans ces instants quelque chose d’un rituel païen qui rendait la découverte de la missive plus solennelle, presque grave. À moins que ce ne fût le goût de craie dans sa bouche, du Ceylan, puissant ; ou alors les deux s’entremêlaient dans une confusion qui interdisait qu’on déterminât qui, du thé ou de ces courriers électroniques quotidiens, habillait le plus parfaitement ce moment où l’horloge sonnait six heures.
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