Malgré que ou bien que ?
Marie-Emmanuelle Brodeau | Publié le |

1 / Ce qu’en disent les puristes
Malgré que est une vieille locution qui s’emploie, dans une langue soutenue, uniquement avec le verbe avoir conjugué au subjonctif. Littéralement, elle signifie mauvais gré que, quelque mauvais gré que, qu’on traduira par contre mon gré, contre mon désir ou ma volonté, malgré moi.
Exemple : Elle ne peut cacher sa déception, malgré qu’elle en ait. Elle ne peut cacher sa déception, mauvais gré qu’elle en ait.
D’ailleurs, le Littré mentionne qu’il serait plus juste d’écrire malgré que en deux mots mal gré que puisque le sens est mauvais gré que.
La locution conjonctive bien que, elle, exprime la concession. On peut la remplacer par la conjonction quoique. Ainsi, les deux locutions conjonctives malgré que et bien que ne sont-elles pas substituables.
On écrira : Bien qu’elle soit inquiète, elle le laissera sortir cette nuit.
Et non : Malgré qu’elle soit inquiète, elle le laissera sortir cette nuit.
2 / La licence littéraire contre l’Académie française
Si les puristes considèrent que malgré que ne peut s’employer qu’avec le verbe avoir conjugué au subjonctif, il n’en va pas de même pour un certain nombre d’auteurs. En effet, on trouve dans la littérature, y compris sous la plume des plus grands, la locution malgré que employée comme équivalent de la locution bien que.
2.1 / Charles Baudelaire
C’est le cas dans ce texte de Baudelaire, « Encore quelques mots », écrit le 8 avril 1861 :
« Je me souviens que, malgré que j’aie toujours soigneusement étouffé dans mon cœur ce patriotisme exagéré dont les fumées peuvent obscurcir le cerveau, il m’est arrivé, sur des plages lointaines, à des tables d’hôte composées des éléments humains les plus divers, de souffrir horriblement quand j’entendais des voix (équitables ou injustes, qu’importe ?) ridiculiser la France. ».
Si la locution malgré que est ici suivie du verbe avoir conjugué au subjonctif, dans le contexte, elle ne signifie pas contre mon gré et ne pourrait nullement être remplacée par mauvais gré que ; elle exprime bien une concession comme celle introduite par la locution conjonctive bien que.
2.2 / Alphonse Daudet
De même dans « Tartarin sur les Alpes » (1885), Daudet utilise la locution conjonctive malgré que à la place de bien que :
« L’air brûlait malgré qu’on fût au déclin de la saison ; et la pastèque qu’il acheta à un maraîcher lui parut délicieuse à manger dans l’ombre courte du charreton, pendant que le paysan exhalait sa fureur contre les ménagères de Tarascon, toutes absentes du marché, ce matin-là, « rapport à une messe noire qu’on chantait pour quelqu’un de la ville perdu au fond d’un trou, là-bas dans les montagnes… Té ! Les cloches qui sonnent… Elles s’entendent d’ici… ».
2.3 / Gaston Leroux
Dans « Le Parfum de la dame en noir » (1908), Gaston Leroux use lui aussi de la locution malgré que :
« Je ne vivais que dans l’espoir de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui promettais toujours d’être raisonnable, je tombais dans un si morne désespoir que, chaque fois, on craignait pour ma santé. »
3 / Du français littéraire au français ordinaire
Alors, si Baudelaire, Daudet de bien d’autres s’autorisaient à employer la locution malgré que en lieu et place de la locution bien que, pourquoi n’en ferions-nous pas autant dans notre communication orale ou écrite de tous les jours ?
Est-il fautif de dire et d’écrire « elle décide de sortir malgré qu’il fasse un temps de chien » ? La formule écorche peut-être votre oreille et votre vue, vous à qui l’on n’a eu de cesse de répéter « on ne dit pas malgré que ! ». Les académiciens, se référant à la bible qu’est le Littré, vous diront qu’en effet, vous devez dire ou écrire : elle décide de sortir bien qu’il fasse un temps de chien.
Il va sans dire que je ne trancherai pas ce débat, même si je choisis, personnellement, de me ranger du côté des puristes de l’Académie française. L’habitude, évidemment, y est pour beaucoup, et l’idée aussi que ma liberté linguistique n’est pas celle d’un Baudelaire, et qu’il est plus sage pour moi d’appliquer les prescriptions des gardiens du temple.
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