Le Cadeau

Le vent froid de décembre glissait à travers les rues du village à mesure que le jour disparaissait. Les uns regagnaient leur demeure pour retrouver la chaleur douce et rassurante du foyer, pendant que d’autres prenaient un dernier verre, accoudés au zinc, chez Luc. Là, on se donnait rendez-vous le soir, après le travail, pour commenter les nouvelles de la journée, alimenter les dernières rumeurs, piailler dans la joie et la désinvolture.

Pierre traversa la place avec Mistic dans les bras. Le jeune homme semblait parler à l’oreille de la petite boule de poils qu’il tenait serrée contre lui comme il aurait tenu un nourrisson.

—    Regarde-le-moi ce pauv’ fou qui cause encore avec son chien ! Té, l’a vraiment des cases en moins l’Pierrot ! Souffla Mathias à son voisin de comptoir.

Pierre était né par une nuit glacée de Noël. Sa pauvre mère avait souffert le martyre pour le mettre au monde, et d’ailleurs elle n’y avait pas survécu. À l’époque, il n’était pas rare qu’une femme accouchât seule, chez elle, assistée d’une sœur, d’une mère ou d’une voisine, en attendant l’arrivée du médecin. Cette nuit-là, le brave Docteur Murat était en train de réveillonner chez son frère à 30 km du village. Le temps qu’on allât le chercher et qu’il parvint jusqu’à la maisonnette, l’enfant avait manqué d’air. Le médecin était malgré tout arrivé à temps pour le délivrer du cordon qui lui enserrait le cou et le conduisait vers une mort certaine. Malheureusement, il ne put rien pour la mère du petit Pierre qui succomba à une hémorragie interne. L’enfant, troisième né de cette famille de paysans fut donc élevé par un père veuf, heureusement secondé par Anne et Lisbeth les deux aînées. Respectivement âgées de 6 et 8 ans, les fillettes, bien que toutes jeunes, s’étaient montrées, dès les premiers jours d’existence de Pierre, merveilleusement attentives et protectrices avec le garçonnet. Le jeune médecin avait prévenu, Pierre ne serait jamais un enfant tout à fait comme les autres. Son cerveau avait manqué d’oxygène. Pendant combien de minutes ? On l’ignorait. Mais suffisamment pour faire des dégâts irréversibles.

Il aurait fait pousser des blés en plein désert.

Et c’est vrai, Pierre n’avait jamais été un enfant comme les autres. Bien sûr, il apprit à lire, écrire, compter, mais ce fut toujours avec lenteur et une peine extrême. Lisbeth passa des heures et des heures avec lui à repasser ses leçons, ses dictées, à lui faire apprendre ses fables, ses tables de multiplication. Quand il eut atteint l’âge de 14 ans, son père décida qu’il était temps pour Pierre de travailler avec lui. Et puis Anatole espérait bien que son fils, s’il n’était pas très doué pour les choses de l’esprit, saurait se débrouiller dans les travaux de la ferme. Et en effet, Pierre s’avéra d’une habileté tout à fait stupéfiante, notamment avec les animaux. Il suffisait qu’il s’approchât d’eux pour qu’ils obéissent à sa seule présence, sans qu’il eût besoin de dire un mot. Même le taureau filait doux et se transformait en agneau devant Pierre. Jamais il n’avait besoin de montrer la moindre brutalité, que ce fût en geste ou en parole. Avec les cultures, il semblait là encore être investi d’un don. Il aurait fait pousser des roses sur les cailloux et des blés en plein désert. D’ailleurs, jamais les champs d’Anatole n’avaient donné de telles récoltes. Tout le village s’en étonnait et se demandait ce qu’il pouvait bien mettre sur ses terres pour qu’elles produisissent avec cette abondance. Pierre aimait le travail à la ferme. Et plus que tout, il aimait la solitude avec les bêtes.

Ce soir-là, Pierre était pressé. Il avait passé la journée chez Lisbeth. Il avait aidé son beau-frère à finir la chambre du bébé qu’ils attendaient pour le mois de janvier. C’était leur premier enfant, et la première fois que Pierre allait être oncle. Il était tout en joie à l’idée de cette naissance et en avait oublié l’heure. Il était en retard pour la traite des vaches. Anatole avait même déjà dû commencer sans lui. Pierre arriva tout essoufflé dans l’étable. Il présenta des excuses au père qui lui pardonna bien volontiers, car la cause était juste, et si son fils était bien heureux à l’idée d’avoir un neveu ou une nièce, Anatole quant à lui, était excité comme une puce en songeant qu’il allait bientôt être grand-père.

Leur labeur accompli, les deux hommes rentrèrent dans la petite maison. Une bonne odeur vint aussitôt taquiner leurs narines. C’était la soupe d’Anne qui mijotait sur la cuisinière à bois. Le couvert était mis. Mistic se prélassait devant la cheminée, tandis que le chat Merlin dormait sur le rebord de la fenêtre. La pièce était emplie d’une douce lumière en provenance de l’âtre où de grosses bûches crépitaient. Dehors, le vent sifflait dans les branches dénudées couvrant tous les autres bruits de la nuit qui commençait. Après le dîner et quelques bavardages au coin du feu, Anatole et ses enfants allèrent se coucher, le corps fatigué, mais l’esprit serein.

Il se redressa et bondit hors du lit avec l’agilité et la rapidité d’un animal menacé.

La lune était pleine et sa clarté s’infiltrait par toutes les rainures des volets usés. Pierre était allongé sur son lit, encore habillé, Mistic blotti tout contre lui. Un bras replié sous sa tête, les yeux grands ouverts, le jeune homme fixait le ballet des jeux de lumière que la lueur de la bougie dessinait sur le plafond. Absorbé par cette danse hypnotique, il ne prêta pas tout de suite attention aux petits coups portés contre le volet branlant de sa fenêtre. Ce n’est que lorsque Mistic, alerté par ces bruits presque imperceptibles, se hissa à l’oreille de Pierre que ce dernier réagit. Il adressa un signe de la tête à la petite boule de poils qui le regardait avec intensité, se redressa et bondit hors du lit avec l’agilité et la rapidité d’un animal menacé. Il se précipita sur la fenêtre, ouvrit le battant droit du volet et découvrit, postée sur ses petites pattes, Mélodie, une chouette hulotte qu’il avait recueillie quelques années plus tôt, blessée, et qu’il avait soignée. Pierre plongea dans ses deux billes noires, acquiesça, posa les yeux sur Mistic et déclara :

—    C’est Lisbeth ! Le bébé ! Il faut y aller !

Pierre tambourina à la porte de la chambre de son père qui sursauta :

—    Papa ! Papa ! Cria Pierre. C’est Lisbeth. C’est le bébé. Vite ! Va chercher le Docteur Murat !

—    Mais Pierre, qu’est-ce que tu racontes ? Ta sœur ne doit accoucher que dans un mois, répondit le père complètement déboussolé.

—    Je te dis que c’est maintenant ! S’il te plaît, fais-moi confiance. Va chercher le Docteur Murat. Il doit aller tout de suite chez Lisbeth.

Réveillée par les cris de son frère, Anne sortit de sa chambre, les cheveux en bataille, mais habillée :

—    Je vais chercher le Docteur Murat et je vous le ramène, déclara Anne sur un ton aussi solennel que déterminé.

—    Papa, habille-toi et rejoins-nous chez Lisbeth et Mathieu, assena Pierre en dévalant l’escalier avant de disparaître par la porte de la cuisine.

Moins d’une heure plus tard, Anatole, Pierre, Anne, le Docteur Murat, Mistic et Mélodie étaient chez Lisbeth et Mathieu. Le bébé était en effet sur le point d’arriver. Cet enfant était si pressé de paraître avant la Noël qu’il ne s’écoula pas plus de deux heures entre l’arrivée du médecin et la naissance de ce petit ange que Lisbeth et Mathieu prénommèrent Marie-Pierre.

Cinq jours plus tard, la famille était au complet pour fêter la nativité autant que la venue au monde de cette petite fille que personne n’attendait si tôt et qui faisait déjà la joie de ses parents, de son grand-père, de sa tante, et bien sûr de son oncle qui allait aussi devenir son parrain.

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